Radicalisation en ligne chez les jeunes : quel rôle pour l’école ?

Radicalisation et cyber : ces deux concepts-clés représentent séparément des problématiques de sécurité majeures de la décennie. De manière croisée, Internet a donné aux groupes terroristes des opportunités considérables dans la propagation de leur idéologie et le recrutement de nouveaux adeptes. Les enfants et les adolescents sont à la fois très actifs sur la toile et vulnérables aux opinions et aux manipulations identitaires, de par leur développement cognitif et émotionnel. Phénomène encore abstrait et peu compris, nous nous intéresserons à ses caractéristiques et son impact, à travers l’implication de l’Ecole, un pôle clé de sociabilisation et d’éducation à ces âges.

1. Comprendre la radicalisation en ligne chez les jeunes

a) Définir la problématique de radicalisation chez les jeunes

Pour commencer, une simple recherche Google en français a mis en avant une lacune conséquente . Le terme « radicalisation » renvoie principalement, si ce n’est uniquement à la radicalisation islamiste. Or, une multitude d’idéologies extrémistes sont comprises dans ce concept parapluie, bien que les deux préoccupations actuelles soient concentrées sur l’islam et l’extrême-droite radicaux. A d’autres niveaux encore, la radicalisation est multiple, diverse et unique à chaque sujet. Le dénominateur commun tient dans la définition donnée par Farhad Khosrokhavar : l’adoption d’une idéologie sociale, politique ou religieuse qui conteste l’ordre actuel, menant à la prise d’action violente. Le sujet expérimente un processus de bouleversements identitaires qui peut le conduire à modifier son comportement, son apparence et/ou son entourage. Cette nouvelle identité peut être une réponse apportée à une crise interne ou simplement une recherche difficile de la définition de soi. Ces individus en quête de réponse pour eux-mêmes sont des proies faciles pour les recruteurs qui leur apportent un paquet identitaire complet, avec un but commun, fort et engageant, à leur existence. Cette vulnérabilité est d’autant plus significative chez les jeunes, dont la recherche d’identité est caractéristique du développement psychologique. En effet, selon Erikson (Erikson (1902-1994): psychologue du développement et psychanalyste.), les adolescents doivent répondre à trois questions pour appréhender leur identité : leur avenir professionnel, leurs valeurs et leur identité sexuelle. Des difficultés à y répondre peuvent entraîner une confusion identitaire, dont le sujet tentera de se protéger par des mécanismes de défense ou des solutions échappatoires, que les groupes extrémistes peuvent facilement apporter. Une illustration directement pertinente est celle des « psychologues de nuit (Terme utilisé par De Serge Tisseron, pour La Croix, publié le 6 juin 2017.) » de Daesh, qui répondent en permanence et en urgence aux questions existentielles. D’autres vulnérabilités existent dans les sphères religieuse, identitaire, sociale ou émotionnelle, comme les difficultés de gestion de la colère (par exemple, les adolescents peuvent être très sensibles aux injustices, selon leur set de valeurs). La pluralité des vulnérabilités prouve la difficulté d’identifier et de définir un processus précis et singulier de radicalisation, car en plus de ces paramètres, les canaux de réception du message radical sont également variés.

b) La radicalisation digitale : quel niveau d’implication d’internet ?

Ce qui fait la puissance d’Internet, tant en termes d’opportunités que de risques est la connexion de milliers voire millions d’utilisateurs et le partage instantané de contenu par ces derniers. Internet n’est donc pas directement responsable de la radicalisation des sujets jeunes. Il s’agit d’un facilitateur en tant qu’outils de propagande et de connexion entre individus. D’une part, il est plus facile d’atteindre un sujet vulnérable en communiquant de manière subtile (dans un jeu vidéo, par exemple) ou de manière directe (dans un post clairement identifié et visuel), communication à laquelle les jeunes sont plus sensibles . D’autre part, il permet au sujet d’alimenter sa curiosité, « confirmer » ses nouvelles idées et
de se créer une « bulle cognitive » selon Benjamin Ducol, responsable de la recherche au Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence (CPRMV) canadien. Ainsi, Internet facilite l’exposition au contenu. Néanmoins, l’acceptation de celui-ci, bien qu’elle puisse être manipulée via
des rencontres et conversations digitales, répond à une dimension pathologique. Par ces différents outils, Internet permet finalement une radicalisation isolée, physiquement voire socialement, ce que Dounia Bouzar, anthropologue française appelle « autoradicalisation individuelle ». Au-delà de l’usage des réseaux sociaux et des plateformes de contenu, des questions se posent quant à l’influence des jeux vidéo sur le comportement, avec la prise de rôles violents et de la simple exposition à la lumière bleue.

Commettre des actions violentes ou immorales dans un jeu vidéo, pourrait influencer négativement la sensibilité du sujet (Matthew Grizzard et al, 2013). D’autres études s’intéressent aux conséquences sur l’agressivité, en partant de l’hypothèse que ces technologies affectent la qualité et quantité du sommeil. En endommageant la santé physique, des conséquences sur la santé mentale peuvent être attendues et représenter des vulnérabilités pour l’enfant ou l’adolescent, vulnérabilités essentielles à la pénétration
du message extrémiste.

2. Radicalisation en ligne et système scolaire : créer un bouclier à large spectre

a) Etat des lieux à la rentrée 2019

La rentrée 2019 reprend des dispositifs existants. La prévention de la radicalisation à l’école, qui s’inscrit dans le plan national de la prévention de la radicalisation (PNPR) est principalement apparue suite à la série d’attentats de 2015. « Prévention, repérage et signalement » sont les maitres-mots sur les plateformes dédiées aux enseignants, telles qu’Eduscol ou le réseau Canopé. Des enseignements relatifs aux médias et aux technologies de l’information et de la communication ont été créés pour le cybercitoyen de demain, lecteur mais aussi auteur de contenu informatif sur la toile. Des cellules de prévention, de sensibilisation et de signalement ont été mises en place au niveau de l’établissement, du rectorat et du département. Cependant, une série d’entretiens a montré une certaine résistance d’une partie des professeurs à parler de ce sujet montrant d’une part le manque de connaissance et de compréhension et d’autre part, la peur qu’évoque ce phénomène. De plus, le terme « radicalisation » résonne pour une quasi-totalité des professeurs interrogés davantage sur le plan islamiste que par une diversité d’idéologies extrêmes. Certains professeurs, après avoir souligné le rôle éducatif et non coercitif de leur métier, ont mentionné que le sujet était moins présent dans les esprits en 2019 qu’il ne l’était deux ans plus tôt. De même, le site Eduscol ne semble pas avoir été actualisé avant la rentrée. Ces observations montrent une difficulté de définition tant des moyens d’action de l’École que de l’appréhension du phénomène. Les dispositifs mis en place ont été réactifs à une menace urgente et inédite. Dans la continuité des enseignements innovants, le développement de l’esprit critique et une meilleure connaissance des risques cyber semblent nécessaires pour une prévention efficace. Le problème qui se pose est que les enseignants, comme les parents ont eux-mêmes des difficultés à appréhender les questions de la radicalisation et des technologies. L’obstacle majeur réside dans la rapidité d’apparition des risques, de par l’adoption rapide des produits ; il existe donc peu de marge temporelle pour comprendre le phénomène, d’autant plus que les enfants peuvent souvent être des adopteurs plus précoces que leurs parents ou enseignants, voire isolés dans le cas de certains jeux vidéo, uniquement adressés à cette tranche d’âge. Cette lacune dessert à la fois les capacités de réactivité et de prévention de l’éducation. Des coopérations avec le monde de la recherche semblent constituer une solution intéressante afin de former au plus vite, les enseignants et de permettre tant à ces derniers, qu’à leurs élèves une meilleure compréhension de leur environnement.

b) Compréhension des autres et de soi-même

La compréhension du monde qui les entoure ne saurait être complète sans appréhender « l’Autre », « les Autres » et « Soi ». En effet, la radicalisation reste multiforme, complexe, nourrit différents courants extrémistes et est elle-même alimentée par l’étendue des possibilités d’accès au contenu et à des réseaux dangereux, via internet. Alors que les réponses technologiques à ce problème de sécurité peuvent difficilement supprimer ces déclencheurs et facilitateurs, l’éducation et la société peuvent jouer positivement sur les paramètres psychologiques mentionnés dans le premier paragraphe. Comprendre l’autre est nécessaire pour comprendre son existence au sein d’une communauté. L’École se doit de faire accepter que l’unité puisse exister dans la diversité. De plus, l’École doit appuyer les élèves dans la construction de leur identité et dans le maintien d’une santé mentale solide. Trois éléments sont à appréhender : la confiance en soi et en le monde, le sentiment de sécurité, qui est d’une part rattaché à la confiance en soi, d’autre part lié à la capacité de s’appuyer sur autrui et enfin la gestion saine de la réponse émotionnelle, en particulier de la colère, qui est un élément facilitateur sur lequel le discours extrémiste se base. Le développement psychologique et social des étudiants doit être au coeur de la pédagogie scolaire ; intégrer au savoir-faire, le savoir-être, le savoir-penser et surtout des capacités introspective de développement et de prévention de la santé mentale. Dans le cadre des Fake News, par exemple, les enseignants devraient apporter aux élèves les capacités de réflexion critique envers chaque document, des outils pour trouver la vérité et vérifier les informations, mais aussi une confiance interne en ce qui a été assimilé et ce qui peut contredire les valeurs démocratiques ou simplement sociales que celui-ci a été inculqué. Cette réflexion critique doit pouvoir amener le sujet à se demander si l’information transmise devrait bouleverser les connaissances antérieures. En cas de sujet non connu, l’élève doit avoir les capacités de discuter le contenu perçu et de par un choix réfléchi en accepter le sens, ou non. L’École dans son rôle de soutien au développement de l’individu, devient une protection essentielle contre la radicalisation.

Le phénomène de radicalisation des jeunes via les technologies est un phénomène complexe, encore peu compris tant par le fond du phénomène psychologique et social qu’il entend mais aussi par l’utilisation d’Internet, qui est elle-même à des stades d’adoption différents au sein de la population. La radicalisation est singulière, propre à chacun et peut soutenir des courants extrémistes différents. Toutefois, certains éléments de fond peuvent être identifiés chez une majorité des sujets : la question de l’identité et la réaction émotionnelle, en particulier la colère. Ces deux facteurs sont moteurs d’engagement chez un sujet en cours de radicalisation. Ainsi dans une approche réactive, l’École se doit d’appréhender rapidement les menaces courantes : de s’informer, de comprendre et d’accepter leur existence et la capacité d’action non-négligeable des enseignants. Dans une approche préventive, l’École doit permettre aux élèves d’assimiler une utilisation sûre des technologies connectées, tout comme elle peut éduquer à la sécurité routière, ce qui implique une formation approfondie des enseignants. Elle doit également accompagner et soutenir un développement psychologique et social sain de la jeune population. En effet, une stratégie préventive de renforcement mental des sujets est une barrière considérable aux opérations psychologiques mises en place par les recruteurs ou communicants de groupes extrémistes. Il s’agit enfin d’un bouclier effectif, d’une protection à large spectre contre des menaces, qui grâce à Internet, sont innovantes, rapidement changeantes, et qui nourrissent la complexité de ce champ de risques sécuritaires.

Biographie

Béatrice Cadet est diplômée de Sciences Po Lille et détient un Master en Stratégie Internationale, Intelligence et gestion des risques. Durant sa spécialisation en sécurité et sûreté sur Internet, la pertinence de l’implication de la psychologie dans ces domaines l’a amenée à s’orienter vers les problématiques humaines sur Internet. Depuis, Béatrice a fait valoir cette approche en tant qu’analyste cyber pour RedSocks Security/Bitdefender et désormais en tant que chercheure pour TNO (Organisation de recherche appliquée pour les Pays-Bas). Ses intérêts comprennent les problématiques de radicalisation, les aspects socio-techniques des attaques cyber, les réseaux sociaux et les risques concernant les jeunes.

Bibliographie

  • Dionne, Marie-Sylvie, « L’adolescente, une quête identitaire », quebec.huffingtonpost.ca, 19/09/2016 https://quebec.huffingtonpost.ca/marie-sylvie-dionne/adolescence-une-quete-identitaire_b_11836578.html?guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&guce_referrer_sig=AQAAADNQjQcrpMPsK38Gs7AHEUSEqt-6f5Ab8e4ejLM2GMwHpj7QIyYduDbyvmEl6pmMNVaagFKFZDKdeaIe31vhdJHdJ2Trgu_wD5E6IP4xMiNLZ3SK-TsWhs48Wp_9rK1FJGY3DX137w61DeVv3AmJaqmeyRGOmTzjV3sIwBg6gGow&guccounter=2
  • Grizzard, Matthew & Tamborini, Ron & Lewis, Robert & Wang, Lu & Prabhu, Sujay. (2014). Being Bad in a Video Game Can Make Us Morally Sensitive. Cyberpsychology, behavior and social networking. 17. 10.1089/cyber.2013.0658.
  • Khosrokhavar Fahrad,Radicalisation, Maisons des Sciences et de l’Homme, 2014, Paris
  • Saskia E. Kunnen and Harke A. Bosma, Identity development: A relational and dynamic process, L’orientation professionnelle et scolaire, 2006, p.183-203
  • Reseau-canope.fr
  • Eduscol.education.fr
  • British-council.org
  • Nspcc.org